Pour vaincre la haine
Article publié par Rachid Benzine dans la revue Information juive pour la préparation du voyage à Auschwitz.
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Ici et là : la haine. Haine des Juifs dans tout le monde arabe, dans une bonne partie du monde musulman et jusque dans nos banlieues. Haine des Arabes dans l'espace israélien, dans les différentes communautés de la diaspora et au cour même de nos villes. Plus de cinquante ans de guerre là-bas au Proche-Orient ont creusé le fossé entre nous, Juifs et Arabes, juifs et musulmans. Et comment ne pas être submergés par la colère, parfois le désir de vengeance et celui de voir " l'autre " disparaître, tandis que ne cessent de mourir ceux que l'on ressent comme nôtres ? Depuis le début de la " deuxième Intifada " à partir des territoires palestiniens, plus de 2.500 personnes sont mortes, près de 1.900 Palestiniens et quelque 620 Israéliens. Des combattants, mais surtout des civils, dont beaucoup d'enfants. Des morts toutes inacceptables pour qui veut bien se situer simplement en humain. Comme les autres, je ressens parfois une violente colère grandir du plus profond de mon être. Ma lecture de la tragédie israélo-palestinienne, les analyses que je peux faire de la situation politique, me rendent solidaire du peuple palestinien ( mais pas forcément de ses dirigeants et des organisations qui l'encadrent ). Quand ce peuple est meurtri, humilié, avec lui je me sens moi aussi meurtri et humilié. Sans doute même est-ce mon honneur de me sentir ainsi concerné. Mais puis-je, pour autant, me laisser submerger par des sentiments inutilement hostiles et me lancer dans des diatribes anti-israéliennes et anti " pro-sionistes " ? Je ne suis pas, moi, confronté directement aux mêmes violences. Je vis dans une société de paix où je peux avoir le recul nécessaire pour tenter de comprendre ce qui se passe. Surtout, je dois m'interdire de faire supporter à tous les Juifs les choix politiques que je reproche aux dirigeants d'Israël. Même si beaucoup de Juifs de France, pour des raisons diverses, sont enclins aujourd'hui à soutenir Ariel Sharon, je n'ai pas, moi, à assimiler tous les Juifs à Sharon. Ce n'est pas mon voisin juif, en effet, qui a ordonné de détruire telle ou telle habitation, ou d'éliminer tel ou tel Palestinien. De même, il serait injuste le Juif de France qui penserait pouvoir faire supporter aux Arabes de nos banlieues la responsabilité de tel ou tel attentat-suicide qui vient d'ensanglanter telle ou telle famille innocente... parfois opposée à la politique de Sharon. Ces derniers mois, sous l'effet des événements tragiques qui ne cessent de se produire au Proche-Orient, peut-être aussi sous l'influence de prédicateurs de malheur et de groupes manipulant la haine, des jeunes de nos quartiers, appartenant à des familles maghrébines et musulmanes, se sont laissés aller à des comportements judéophobes. Des " mort aux Juifs " inacceptables ont été entendus ici ou là. Ils témoignaient surtout d'une immense ignorance, tant de ce que sont réellement les Juifs, que de la situation historique et politique complexe du Proche-Orient. Ces propos n'en sont pas moins fortement condamnables. Mais pour " déraciner " de telles attitudes il faut se donner les moyens d'une véritable éducation à la connaissance et au respect de l'autre, y compris - peut-être même : surtout - si l'autre exprime des opinions différentes.
Dieu est avec ceux qui souffrent Il faut d'abord affirmer avec force que le drame du Proche-Orient, et tout particulièrement celui de la terre d'Israël et de Palestine, n'est pas une tragédie religieuse même s'il en a pris les couleurs. Ce drame est l'aboutissement d'une longue histoire, où l'on retrouve un même mépris de l'Occident pour le Juif et pour l'Arabe. Il ne faut pas en faire un conflit " théologique " où la victoire de l'un sur l'autre témoignerait de la grandeur de Dieu. Nous avons le même Seigneur : comment pouvons-nous prétendre qu'Il se trouve dans un camp plutôt que dans l'autre ? Le camp de Dieu, nous disent Bible et Coran, c'est le camp du pauvre, du maltraité, du malheureux. Dieu, j'en suis sûr, est autant avec la mère juive qui pleure son fils mort dans un attentat aveugle qu'avec la mère palestinienne qui berce dans ses bras le corps assassiné de son enfant. A chacune va mon infini respect et ma douloureuse compassion. Nous devons nous méfier des discours tout faits, du " prêt à porter " idéologique ou religieux, et surtout nous devons débusquer les doubles discours. Nous devons, également, revoir nos interprétations théologiques quand elles servent à alimenter les canons de la haine. Je supporte de moins en moins les formules rabâchées régulièrement devant les caméras de télévision comme celle-ci : " L'Islam appelle au respect des Juifs ", alors que je sais que, dans le même temps, dans de nombreuses mosquées, des prédicateurs mal inspirés jonglent avec les versets du Coran où sont stigmatisés les comportements des Juifs d'hier entrés en conflit avec le prophète Muhammad ( Paix et Bénédiction soient sur lui ). Certaines expressions du Livre Saint, il faut savoir le reconnaître, peuvent faire l'objet des pires manipulations anti-juives et réclament donc un nouvel effort herméneutique. Je n'aime pas davantage les tableaux idylliques qui nous sont faits du passé, concernant, par exemple, " l'Andalousie multi-religieuse " d'hier, alors que le " vivre ensemble " des communautés était fait de bien d'inégalités entre elles. Il n'y a pas de " merveilleux passé " et " d'horrible présent ". Chacun a à vivre l'époque où il se trouve, et à transformer le monde qui lui est confié. Il me faut dire encore que je crains par dessus tout les enfermements identitaires, et particulièrement religieux. Des " identités meurtrières " comme l'exprime si bien l'écrivain libanais Amin Maalouf. Ceux qui pensent pouvoir se définir uniquement à partir de leur appartenance religieuse se mutilent dangereusement et se coupent du reste de l'humanité. Même si ma foi est une dimension importante de mon être, j'ai beaucoup d'autres choses importantes en commun avec d'autres qui appartiennent à d'autres fois, ou qui, même, sont agnostiques ou incroyants. Avec eux je reste homme ( ou femme ). Avec eux je partage les mêmes angoisses, les mêmes désirs, les mêmes amours qui font tout être humain. Les identités religieuses fermées me paraissent la négation même de nos messages biblique et coranique qui se veulent porteur de messages universels, c'est-à-dire accessibles à tous les hommes par-delà leurs cultures, leurs histoires, leurs itinéraires personnels. Il n'y a pas d'abord " nous "... et " eux ". Il y a d'abord NOUS. Nos différences sont secondaires par rapport à l'unité fondamentale de l'humanité. Et chacun peut m'apporter, m'enrichir, et réciproquement. Nous n'avons rien à gagner en nous constituant en " blocs communautaires " qui prétendraient à l'homogénéité. C'est en étant " perméables " les uns aux autres que nous grandissons. Et ce n'est pas parce que je suis membre de telle ou telle communauté religieuse, musulmane ou juive, que j'ai à me faire un devoir d'approuver tout ce qui vient des miens. N'y a-t-il pas mille manières d'être Juif, mille manières d'être musulman ?
Des mémoires blessées Ce qui est vrai, cependant, c'est que, Juifs et Arabes, nous avons en commun des mémoires blessées, et nous vivons les uns et les autres avec un poids trop lourd de peurs et d'humiliations. La mémoire vive de la Shoah ne cesse de dévorer le Juif et je ne puis l'ignorer ( lycéen, je suis allé à Auschwitz et je n'ai rien oublié de ce que j'ai vu là-bas ), même s'il convient que je rappelle que la tentative d'extermination du peuple juif ne fut pas un crime arabe ou musulman. Mais l'Arabe aussi est rongé par la mémoire de siècles d'humiliations subies, depuis les Croisades jusqu'à son impuissance d'aujourd'hui en face de la destruction du peuple palestinien, en passant par les décennies de colonisation. Chacun doit donc prendre en compte la mémoire de l'autre, le poids des souffrances accumulées, les colères et les angoisses d'aujourd'hui. Chacun doit se sentir invité à visiter la mémoire de l'autre, son " paysage intérieur "... Si je m'enferme, Juif ou Arabe, dans mes souffrances et dans mes peurs, dans mes angoisses et dans mes haines, je creuse ma tombe et celle de l'autre. Si, en revanche, je vais voir du côté de la souffrance et des peurs de celui-ci, alors peut-être saurai-je découvrir dans l'ennemi présumé un frère ou un ami potentiel. Il y a en Israël des Juifs qui revendiquent la justice et le droit pour les Palestiniens et qui ne sont pas forcément ceux que leurs adversaires désignent comme " des Juifs qui ont la haine d'eux-mêmes ". Et ne sont-ils pas plus d'un million ces Arabes de nationalité israélienne qui cherchent - de manière difficile et périlleuse -- à être loyaux à la fois à la démocratie israélienne et à leur identité palestinienne ? Emile Shoufani, le curé melkite de Nazareth, n'est-il pas le bel exemple de celui qui refuse de se laisser prendre au piège de la haine et qui ne renonce pas à voir dans l'autre un frère ? La perception de telle ou telle justice ne nous autorise pas à être injustes à notre tour.
Quelle réconciliation entre nous aujourd'hui ? Il y a la guerre au Proche-Orient, et nous en sommes tous ébranlés ici dans nos villes de France, pays où Arabes et Juifs vivent au contact les uns des autres comme nulle part ailleurs dans le monde d'aujourd'hui si ce n'est... en Israël et Palestine. Le conflit a atteint un tel stade dans l'horreur que nous ne pouvons pas, bien entendu, faire comme si tout cela n'était pas grave. Plus que jamais elles paraissent bien loin les solutions pacifiques à ce drame d'une terre convoitée par deux peuples qui ont chacun de justes arguments. Il ne s'agit donc pas de chercher à nous congratuler de manière artificielle. Comme il y a des slogans " faciles " qui disent la haine, il peut également y avoir des attitudes " légères " qui croient pouvoir exprimer la paix mais qui, en réalité, ne font que masquer les problèmes. Comment puis-je encourager le Juif et l'Arabe à adopter ensemble une attitude de recherche authentique de la justice ? Comment puis-je favoriser des rencontres où puisse s'instaurer un dialogue en vérité, où chacun aurait le droit de se dire avec confiance mais en ayant le souci de ne pas blesser l'autre bêtement ? Comment convaincre chacun de tenter de se mettre à la place de l'autre ? Un bel exercice serait sûrement d'inviter un " pro-Palestinien " à se mettre dans le rôle d'un défenseur de la politique de l'Etat d'Israël et, inversement, de demander à un Juif militant sioniste de se transformer en avocat de la cause palestinienne... Découvrir ainsi que la vérité est bien souvent liée au vécu, à l'expérience propres de chacun. Il y a des vérités contraires qui forment ensemble LA vérité... Des jeunes, influencés par des intellectuels, des prédicateurs et des officines les uns et les autres tout aussi peu respectables, croient pouvoir minorer aujourd'hui la Shoah, la mettant en relation avec d'autres horreurs qui frappent ou ont frappé l'humanité. Il faut leur faire comprendre ce que fut la Shoah, et réaliser qu'en ne cessant de la dénoncer comme un crime exemplaire contre un peuple, on dénonce à l'avance, aussi, tous les autres crimes contre tous les peuples quels qu'ils soient. Cela dit, Juifs et Arabes ont souvent en commun de se positionner régulièrement comme des victimes. Victimes de l'antisémitisme multi -séculaire et toujours -- hélas -- bien vivant, victimes de la Shoah et des menaces récurrentes d'extermination. Ou bien : victimes du racisme anti-Arabes, de l'impérialisme occidental, de l'islamophobie... Qui plus est, les Juifs se sentent victimes des Arabes ( le " nouvel antisémitisme " des " Beurs " ), et les Arabes se sentent également objets de complots juifs montés contre eux, contre leur ascension sociale et contre leur droit de s'exprimer librement. Mais cette manière de fonctionner porte en elle de lourds dangers. Elle peut agacer ceux que l'on désigne collectivement comme des menaces alors qu'ils ne se vivent pas, eux, comme tels. Elle peut conduire à ce que ceux qui ne se croyaient pas persécuteurs finissent par le devenir... Or, ne sommes-nous pas à une époque et, surtout, dans un pays libre et sécurisé où il nous est permis de nous conduire en êtres responsables et maîtres de nos avenirs ? Arrêtons de toujours nous présenter en victimes, et choisissons plutôt de nous vouloir responsables ensemble, responsables de la paix, là-bas au Proche-Orient, et ici dans cette terre de France capable de faire vivre harmonieusement tous ceux qui l'habitent. Tous ne sont pas contre nous ! La plupart probablement, est même pour nous ! La paranoïa ne peut pas conduire au bonheur. Arabes, musulmans, Juifs, nous ne sommes pas, non plus, " le centre du monde ". Nous sommes simplement des parts - magnifiques, certes ; indispensables, certainement - d'une humanité plus large. Nous sommes possesseurs de génies particuliers, mais également d'un héritage commun. Et c'est peut-être bien en conjuguant nos génies que nous pourrons le mieux faire partager et aimer ce que nous sommes. |