L'education pour la Paix
"Discours prononcé par Emile Shoufani le 8 septembre 2003 à l'UNESCO, après avoir reçu le Prix UNESCO de l'Education pour la Paix"
| Au nom de tous ceux qui attendent et espèrent l'avènement de la paix dans notre région, Juifs, Arabes, Palestiniens, Israéliens ; au nom de chaque être humain porteur de la même espérance pour notre planète ; au nom de tous les innocents qui souffrent de la violence, quels qu'ils soient, à quelque peuple ou religion qu'ils appartiennent ; au nom de nos élèves, de leurs parents et de leurs professeurs, je remercie l'UNESCO et le Jury International dans la personne de son directeur général M. Koichiro Matsuura de m'avoir honoré par ce Prix UNESCO de l'Education pour la Paix. |
| Toute ma vie, tous mes combats ont été inspirés par le mot PAIX . Ce mot, SALAM- SHALOM, portant dans son origine sémitique la connotation de " totalité- intégralité", m'a éveillé à cette évidence que l'être humain aspire, quels que soient les aléas de son existence, à vivre en harmonie avec lui-même, avec l'autre, avec toute la création, avec Dieu. Dans cette perspective l'être humain est essentiellement LUMIERE, à l'image de Dieu qui illumine tout homme venant dans ce monde. La vocation de l'homme et de la femme c'est d'être lumière et de transmettre cette lumière, d'illuminer l'autre, de l'inviter à dévoiler sa propre lumière. |
| L'éducation pour la paix c'est l'art de reconnaître cette lumière infinie qui nous habite, qui brille au milieu de nos pauvres contingences. |
| L'éducation pour la paix, c'est l'art de la rencontre simultané des deux lumières, celle qui vit en moi et celle qui vit en l'autre, à travers et au-delà de nos différences. |
| L'éducation pour la paix c'est l'art de prendre l'autre avec soi, en soi, sur soi. Prendre l'autre en charge, le porter et nous porter ensemble, ce n'est pas là de la théorie philanthropique, cela procède de la simple prise de conscience de notre essentielle solidarité d'êtres humains. L'acceptation de l'autre tel qu'il est, dans ses souffrances comme dans sa joie, l'humilité qui consiste à se laisser illuminer par lui, tout cela devient naturel le jour où l'on a compris la responsabilité, la co-responsabilité qui nous lie face à la vie. |
| L'éducation pour la paix c'est l'art de la synergie des lumières, synergie qui crée du neuf, du différent, du vivant. C'est la relation toi-moi qui transfigure le monde en manifestant la réalité la plus profonde de notre être créé à l'image de Dieu. |
| Le conflit Juifs/Arabes, Israéliens/Palestiniens, cette expérience terrible de la violence, de la peine et de la mort, est notre terrain de vie et de travail de chaque jour. De cette tension vécue et en même temps surpassée est né notre programme " Education pour la Paix " entre notre école, l'école St. Joseph "ALMUTRAN" de Nazareth et l'école Secondaire de l'Université Hébraïque de Jérusalem " LYADA ". Qu'avons-nous fait là ? Nous n'avons pas attendu la Paix passivement, nous ne nous sommes pas contentés d'appeler son avènement avec de belles paroles. Mais au cœur même de la tempête, nous avons choisi tout simplement de la construire, ici et maintenant, par le dialogue. Du sein de la souffrance de nos deux peuples, Palestinien et Israélien, qui est en fin de compte, qu'on le veuille ou non, une expérience commune, est née l'initiative de ces échanges entre nos deux écoles. Il s'agissait de tisser dès à présent un terrain de confiance qui demain pourra donner naissance à la paix. Si tu veux la paix, prépare la paix : fais venir l'autre dans ta propre maison, rends-lui visite dans sa famille, écoute-le, fais-le physiquement exister dans ta vie, prends en charge ses émotions et sa culture, ses deuils et ses joies, son histoire et ses espérances. Au bout d'un temps, au-delà de toutes les difficultés traversées, tu constateras que la peur, origine de toutes les violences, est devenue un spectre qui s'est éloigné, éloigné, jusqu'à se dissiper. |
| C'est ce même esprit d'éducation mutuelle à la paix qui nous a conduits, Juifs et Arabes, à nous rendre ensemble à Auschwitz-Birkenau. Parce que ce lieu de mort incarne la volonté de détruire l'humanité de l'homme, de détruire l'humanité dans l'homme, parce qu'il est le résultat de la négation du l'unité du genre humain, il nous a paru urgent de montrer que ce crime concerne tout homme, à quelque peuple qu'il appartienne. Nous nous sommes heurtés à tous les scepticismes, à tous les obstacles, mais je crois pouvoir dire aujourd'hui que nous avons pleinement réussi à témoigner de l'universel, sur le lieu même où l'universelle dignité de l'homme avait été anéantie. Chacun en a été transformé en profondeur, et cela fut pour nous un grand symbole d'apprendre sur place, alors que nous étions en train de vivre cette expérience unique de fraternité, l'attribution de ce prix de l'UNESCO. Nous avions en effet l'impression de répondre concrètement, au-delà de toute utopie, à la vocation première qui à présidé à la création de l'UNESCO après la Seconde guerre mondiale et après la Shoah. |
| Voilà ce qu'est pour moi l'éducation pour la paix : un engagement opératif sur le chemin de l'amour. L'amour n'est pas un grand mot vide, comme on le croit parfois, il n'est pas pour moi une théorie, une illusion utopique, une vertu inaccessible. Il est tout simplement une nécessité vitale, impérative, sans laquelle nous ne sommes que néant, comme l'exprime l'hymne de l'amour de Saint Paul : " Je peux bien parler les langues des hommes, et aussi celles des anges, si je n'ai pas l'amour, je suis comme la trompette ou la cymbale ; du bruit et rien de plus. Je peux prophétiser et découvrir tous les mystères et le plus haut savoir ; je peux avoir la foi parfaite jusqu'à transporter les montagnes ; si je n'ai pas l'amour je ne suis rien. L'amour c'est attendre, l'amour est compréhensif et il n'est pas jaloux. L'amour ne s'enfle pas, il ne se fait pas valoir ; il n'a rien que de noble et ne cherche pas son intérêt. Il ne se met pas en colère, et il oublie le mal. Il ne se réjouit jamais de ce qui est injuste et prend plaisir à la vérité. Il résiste a tout, il croit tout, espère tout et supporte tout. |