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L'appel d'Emile
J'appelle ...
"le 18 décembre 2002, Emile Shoufani a rendu public, au cours d'une conférence de presse à Paris, le texte de son Appel. Celui-ci a été ensuite diffusé à 100 000 exemplaires en France et en Belgique, et à permis de recueillir des milliers d'adhésions et de dons pour la réalisation du voyage à Auschwitz"
J'appelle les hommes et les femmes de bonne volonté, quelles que soient leurs origines et leurs croyances, à mettre tout en œuvre pour que le dialogue et la compréhension mutuelle deviennent les maîtres-mots des relations entre les peuples et les cultures.
J'appelle mes frères juifs et arabes à mettre momentanément de côté leur contentieux, pour essayer ensemble de renouer une relation vraiment humaine. Il ne s'agit pas de trahir en quelque façon la cause des siens, il ne s'agit pas non plus de faire semblant d'oublier tout ce qui nous sépare. Il s'agit, pour éclaircir enfin l'horizon, de mettre résolument à distance nos litiges, aussi graves soient-ils, d'empêcher les urgences du moment de nous aveugler, d'arrêter le cycle infernal de la vengeance. Seule une telle expérience peut donner à la confiance une chance de renaître.

J'appelle mes frères arabes à prendre pleinement conscience d'un phénomène nouveau et essentiel : la capacité de dialogue de nos interlocuteurs est totalement paralysée, depuis notamment deux ans, par une grande vague de terreur historique qui remonte du plus profond de la mémoire juive. Le peuple qui aujourd'hui semble le plus fort est paradoxalement, de par son expérience séculaire, de plus en plus convaincu qu'il a à craindre pour son existence même. Et cette conviction, quoi que nous en pensions, est une réalité incontournable. La non-responsabilité des Arabes dans l'événement de la Shoah est certes une évidence pour tous. Nous le savons : l'idée même d'un tel génocide est étrangère au monde arabe et musulman, dont les traditions d'hospitalité et de générosité ont beaucoup contribué à l'émergence de l'humanisme contemporain. Mais nous le savons aussi : la Shoah interpelle et concerne tous les peuples de la planète, y compris ceux qui n'y ont été mêlés d'aucune façon. Tout humain ne peut que se sentir bouleversé en profondeur par ce crime majeur contre l'ensemble de l'humanité, contre l'idée même d'humanité.

J'appelle mes frères arabes à se joindre à moi pour accomplir ensemble un geste fort, gratuit et résolument audacieux. Sur le lieu qui incarne l'atrocité du génocide, à Auschwitz-Birkenau, nous ferons acte de fraternité envers les millions de victimes, nous proclamerons notre solidarité avec leurs fils et leurs filles juifs, nous témoigneront de notre empathie pour cette souffrance indescriptible. Cet acte de mémoire signifiera notre refus radical d'une telle inhumanité, il témoignera de notre capacité à comprendre la blessure de l'autre.

J'appelle mes frères juifs à se joindre à cette marche, qui sera précédée d'une démarche de rencontres et de dialogue. Je les invite à partager avec leurs frères arabes leur expérience personnelle et leur connaissance de la Shoah. Il est grand temps de commencer ensemble ce travail de partage de la mémoire, sans lequel aucun partage de l'avenir, aucune compréhension mutuelle ne pourront voir le jour.

J'appelle mes frères juifs à comprendre que pour l'immense majorité du monde arabe et musulman, le conflit qui nous déchire n'est absolument pas d'ordre religieux, ni encore moins racial. Les Arabes ne sont pas les continuateurs de ceux qui voulurent jadis faire disparaître les Juifs en tant que Juifs. Héritiers comme eux de la foi d'Abraham, ils sont comme eux porteurs de valeurs lumineuses.

J'appelle mes frères juifs et mes frères arabes à tout faire, avant, pendant et après cette démarche commune, pour lui donner son sens plein, celui d'un premier pas en vue de construire une confiance mutuelle, pour que naisse un dialogue authentique dégagé de toutes les suspicions accumulées au cours des dernières générations. Aucun d'entre nous n'ajoutera à ce geste symbolique des commentaires tendancieux qui en altéreraient le sens ou la portée. Ce détour par les abîmes les plus sombres de la mémoire de l'humanité ne peut relativiser en aucune façon les souffrances d'autres populations, en d'autres lieux et en d'autres temps. Il ne peut au contraire que nous renvoyer chacun à nos responsabilités du présent, et à notre vocation d'êtres humains en marche vers un " vivre ensemble ".

J'appelle tous les hommes et les femmes de bonne volonté, qu'ils soient juifs, chrétiens ou musulmans, qu'ils appartiennent à d'autres religions ou à aucune, - puisqu'il ne s'agit pas là d'un rassemblement interreligieux, mais d'une démarche de personnes humaines en tant que telles - à supporter de toutes leurs forces ce projet. Qu'il puisse, contribuer à nous guérir de tant de traumatismes, qu'il puisse nous ouvrir une brèche vers un autre avenir et préparer l'aurore de la paix.

 

Emile Shoufani