Déclaration finale lue à Birkenau le 28 mai 2003
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Hommes, femmes, bébés, enfants, adolescents, adultes ou personnes âgées, assassinés par la barbarie nazie uniquement parce que vous étiez juifs, nous allons dire maintenant vos noms, dont beaucoup parleront aux personnes ici présentes, parce que vous apparteniez à leurs familles. Mais ces noms qui disent le scandale de votre mort odieuse nous appellent tous à la mémoire, nous interpellent tous, juifs et non juifs, qui que nous soyons et d'où que nous venions, dans notre dimension fondamentale d'être humains. C'est pourquoi vos noms seront prononcés ici alternativement par une voix juive et par une voix arabe, car la voix de tout citoyen de ce monde doit s'élever contre le sort qui a été le vôtre : à travers vous, c'est l'idée même d'humanité que l'on a voulu anéantir.
(liste de noms de victimes, lue alternativement par des voix juives et arabes d'Israël, de France et de Belgique)
Nous savons que si nous devions vous citer un à un, une à une, par ce nom et ce prénom dont vos bourreaux ont voulu effacer pour toujours la mémoire, par ce nom et ce prénom qui pour beaucoup d'entre vous s'est effectivement perdu dans la Nuit et le Brouillard, nous savons qu'il nous faudrait alors réciter et réciter encore ces listes interminables : pendant 40 jours et .40 nuits sans interruption pour dire seulement l'ensemble des victimes juives d'Auschwitz ; pendant 200 jours et 200 nuits pour dire l'ensemble des 6 millions de victimes juives de la Shoah. Et, nous en avons conscience, bien que cette récitation soit déjà inaccessible à l'imagination par son ampleur, elle ne dirait pas encore l'essentiel. Elle ne dirait pas l'incompréhension des enfants qui se voient du jour au lendemain stigmatisés par l'imposition d'un étoile d'infamie ; Elle ne dirait pas la sidération des hommes qui se voient d'un coup rejetés, insultés, méprisés par le pays qu'ils avaient aimé, dans lequel ils se croyaient définitivement intégrés, et qu'ils avaient parfois défendu au prix de leur sang ; Elle ne dirait pas le désespoir des femmes qui n'ont plus rien pour nourrir leurs enfants, parce que leurs maris ont été exclus de toutes les professions, parce que tous les magasins juifs ont été saccagés, parce qu'elles n'ont plus le droit aux transports publics, parce qu'elles ont deux heures par jour pour faire leurs courses sans ressources ; Elle ne dirait pas la douleur des familles que l'on est allé capturer jusque dans les moindres recoins des villes et des campagnes, que l'on a parquées comme des animaux dans des camps et des ghettos, que l'on a embarquées vers une destination inconnue, transportées dans des conditions effroyables vers ces lieux coupés du monde, oubliés du monde, abandonnés par le monde, qui se sont multipliés dans une Europe soumise à l'idolâtrie du sang ; Elle ne dirait pas l'aboiement terrifiant des chiens et celui des nazis, la sélection pour la mort immédiate ou pour une mort plus lente, sélection faite par des hommes a priori ordinaires qui s'étaient arrogés le droit absolu de décider de tuer qui bon leur semblait, au moment où ils le voudraient et comme il leur plairait ; Elle ne dirait pas la honte du déshabillage, l'ignominie infinie du tatouage, la flétrissure des corps et des âmes condamnés aux coups, à l'épuisement, à la crasse la plus abjecte, à l'esclavage ; Elle ne dirait pas ce qui demeurera à jamais indicible : le silence monstrueux sur lequel s'ouvre la porte blindée de la chambre à gaz, le silence monstrueux de la fumée puante qui s'échappe d'une cheminée de crématoire. Ce silence assourdissant résonnera à jamais dans le monde, mais le monde ne l'a pas encore entendu. Le monde a refusé de l'écouter vraiment, l'humanité a refusé d'avouer à quel point elle avait été capable d'inhumanité. C'est pourquoi nous sommes là, en ce lieu où l'humanité a été déclarée inutile, en ce lieu où des êtres humains ont été réduits à l'état de " Stück ", de " morceaux ", de choses plus insignifiantes que des animaux. Fils et filles du peuple juif, la rage haineuse des nazis les avait poursuivis jusqu'aux fins fonds de l'Europe, elle les aurait poursuivis jusqu'au bout de la terre si elle en avait eu les moyens. Car pour elle, c'est ce peuple en tant que tel qui devait être rayé de l'humanité, jusqu'au plus petit enfant, afin que l'existence juive disparaisse de la généalogie humaine, que sa mémoire elle-même soit abolie à jamais. Nous, juifs et non-juifs ici présents, au-delà de nos origines diverses, au-delà des croyances, de la non croyance ou des options philosophiques des uns et des autres, nous affirmons que la mémoire de ce crime devra entrer dans la pensée et dans la culture qu'ensemble nous serons capables de créer, afin de rejeter le spectre de l'inhumanité.
Ensemble, nous affirmons que tout homme et toute femme, aussi longtemps qu'il vit sur cette terre, de l'enfance à la vieillesse, porte en lui une étincelle sacrée digne du plus haut respect. Ensemble, nous affirmons que cette étincelle demeure comme un trésor en chaque être humain, même si les autres ne la lui reconnaissent pas, même si elle semble occultée par la maladie, les handicaps physiques ou mentaux, la souffrance, même si elle semble altérée par l'ignorance, le manque de culture, la misère, et même si celui qui la porte l'a lui-même oubliée. Tout être humain doit être respecté pour cette étincelle sacrée dont il est un des visages unique et irremplaçable. Ensemble, nous affirmons que ce respect sacré doit être le principe fondateur de toute justice, de toute politique, de toute morale religieuse, et que tous ceux qui tentent d'appliquer ce principe quotidiennement participent à l'élévation de l'humanité. Ensemble, nous affirmons que la fraternité ne se divise pas : elle est universelle ou elle n'est pas, elle ne mérite pas le nom de fraternité si elle se limite à un clan, à une nation, à une catégorie d'hommes et de femmes, elle ne trouve sa vraie dimension que lorsqu'elle s'étend à l'étranger, à l'être différend, à celui ou celle dont l'approche nous semble le plus difficile. Ensemble, nous affirmons que le contraire de la fraternité n'est pas seulement la haine, mais aussi l'indifférence ; que le crime contre la fraternité ne consiste pas seulement à tuer l'autre, mais aussi à laisser tuer l'autre en silence.
Ensemble, nous nous engageons à porter la mémoire de la Shoah, et à faire le travail commun qui, à partir des enseignements de cette mémoire, nous permettra d'explorer ensemble un horizon de paix. |