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Le livre du voyage

 

UN ARABE FACE A AUSCHWITZ.

La mémoire partagée, de Jean Mouttapa

 

 

Face à l'escalade désespérante de la violence qui ne cesse de meurtrir les peuples du Proche-Orient, face à l'angoisse sans précédent qui s'est emparée des Juifs d'Israël et de la diaspora depuis la seconde intifada, le " curé de Nazareth " lançait en 2002 un projet unique, magnifique mais a priori totalement irréalisable : celui d'un voyage judéo-arabe sur le site d'Auschwitz-Birkenau, et d'une exploration commune de la mémoire de la Shoah. Le voyage " Mémoire pour la paix " a eu lieu en 2003, et ce geste d'initiative arabe a bouleversé beaucoup de consciences juives et non juives en Israël et dans le monde.

Était-il bien raisonnable de s'attaquer, comme a voulu le faire le " curé de Nazareth ", au tabou des tabous, à cette éternelle pomme de discorde entre Juifs et Arabes : la Shoah ? Les premiers accusent le monde arabo-musulman de faire bon accueil aux négationnistes européens, Garaudy et compagnie, et de reprendre à son compte, en diabolisant Israël, une vieille rhétorique antisémite qui n'a officiellement plus droit de cité en Europe. Les seconds considèrent que les Palestiniens ont été en 1948 " les victimes des victimes " du génocide, et crient à la récupération par la " propagande sioniste " d'un crime dont les Arabes sont innocents. Pas de sujet plus miné que celui-là ! Justement, rétorque Émile Shoufani, " il est grand temps de commencer ensemble ce travail de partage de la mémoire, sans lequel aucun partage de l'avenir, aucune compréhension mutuelle ne pourront voir le jour ". Et pour aller jusqu'au bout de son utopie, ce citoyen arabe d'Israël tient absolument à ce que l'événement en question soit d'initiative arabe : il veut d'abord mobiliser ses frères arabes israéliens, il veut que ce voyage soit conçu, préparé et organisé par eux.

Les objections, de part et d'autre, sont si nombreuses et si enracinées dans la sensibilité profonde de chaque communauté que la chose, à vrai dire, paraît bien mal partie. Mais l'homme de Nazareth a plus d'un tour dans sa besace évangélique. Pour les uns comme pour les autres, il est un homme de confiance, et tous, y compris les Juifs athées ou religieux, et les Arabes musulmans ou communistes, se plaisent à l'appeller " Abouna " (" notre père ").

Cette confiance qu'il inspire, et qui est capable de dissoudre toutes les peurs et toutes les suspicions, va lui faire remporter son pari insensé. Seul un homme se disant et se vivant comme n'étant " ni pour (les uns), ni contre (les autres), mais toujours avec (chacun) " était en mesure de tenir une telle gageure.

Au total, ce sont cinq cents personnes qui se retrouveront en mai 2003 à Auschwitz : deux cents francophones (dont une vingtaine d'étudiants et de professeurs belges de l'université de Louvain-la-Neuve) et trois cents Israéliens. Pour l'essentiel, des Juifs et des Arabes - ce qui est exceptionnel dans ce genre de rencontres, où les chrétiens engagés dans le dialogue interreligieux forment en général le gros des participants. Il y a aussi des athées et des francs-maçons, car ce voyage n'a pas été conçu comme un pèlerinage. On va donc entendre parler arabe à Auschwitz, et c'est précisément ce qu'a voulu Émile Shoufani : tout au long des visites, il ne cessera de traduire lui-même en arabe ses propres paroles et celles des autres. Il aurait pu s'en passer, puisque tous les participants venus de Paris entendent le français, et que tous les Arabes israéliens parlent l'hébreu. Mais il fallait que les accents de cette langue, jamais entendus en ces lieux-là, y résonnent pour dire l'universalité de la question posée aux hommes par la Shoah.

Il fallait aussi que la visite des lieux fût centrée non pas sur le camp de concentration d'Auschwitz-I et sur son musée, comme c'est le cas habituellement, mais sur Birkenau, ses baraquements, ses fosses et ses chambres à gaz. Ce qui fait l'unicité de la Shoah, en effet - et ce qui pouvait toucher les consciences arabes au-delà de tout ce qu'ils croyaient savoir, au-delà de toute comparaison -, c'est moins la somme incommensurable de souffrance qu'elle représente que l'expérience inouïe d'une déshumanisation absolue qui aboutit à l'extermination industrielle. Pour expliquer les rouages de l'immense usine productrice de mort, Émile Shoufani s'est entouré des meilleurs historiens, avec le concours du mémorial Yad Vashem et de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Aidé de penseurs juifs et musulmans, il a conçu une méthodologie rigoureuse, conscient de la catastrophe qu'aurait provoquée le moindre " dérapage ". Mais d'incident il n'y eut point, pas plus que de " récupération ", tellement chacun avait la certitude de vivre un moment historique, dont il se sentait personnellement responsable. Près d'une baraque, un imam et une rescapée pleuraient ensemble de douleur solidaire, ici de jeunes musulmanes voilées et de jeunes Éclaireurs israélites se tenaient par la main en silence, ailleurs des scouts musulmans écoutaient le témoignage d'un survivant. Et lorsque, le dernier jour, sur la rampe centrale de Birkenau, les noms de centaines de victimes furent alternativement prononcés par des voix juives et arabes, un même frisson de fraternité traversa cette assemblée multiethnique, multinationale et multiconfessionnelle.

Dans Un Arabe face à Auschwitz, Jean Mouttapa retrace les étapes de cette aventure collective dans laquelle Émile Shoufani a dû surmonter d'incroyables difficultés et soulever des montagnes de méfiance réciproque. Il livre aussi ses propres réflexions sur les relations entre juifs et musulmans, sur les nouvelles formes de l'antisémitisme, sur la nécessité d'une " universalisation " de cette mémoire de la Shoah, illustrée par ce voyage. " Si tu veux la paix, prépare la paix " : l'inlassable combat d'Émile Shoufani nous invite tous à nous mobiliser afin de mettre un terme à la logique destructrice du refus de l'autre.

 

 

Un Arabe face à Auschwitz.

La mémoire partagée

de Jean Mouttapa

Albin Michel, 2004, 304 pages, 19 €

 

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