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Un bref récit

Des Arabes à Auschwitz, par Jean Mouttapa

" Article publié par Jean Mouttapa dans le Nouvel Observateur Hors-série sur la Shoah qui est paru en décembre 2003"

250 Arabes venus d'Israël, de France et de Belgique se sont retrouvés à Auschwitz en mai dernier avec autant de Juifs et de chrétiens. Témoignage de Jean Mouttapa, qui a secondé Émile Shoufani (le "curé de Nazareth") dans la préparation de ce voyage, et qui prépare un livre sur cet événement sans précédent*)

 

Tout a commencé il y a un an, fin 2002 : la deuxième guerre d'Irak se profilait à l'horizon, les relations entre communautés juive et musulmane en France n'avaient cessé d'empirer depuis l'éclatement de la seconde Intifada, l'heure était aux articles assassins, aux procès d'intention, aux paroles provocatrices. Bref, les pires conditions imaginables pour envisager une grande rencontre symbolique de réconciliation, surtout s'il s'agissait de mêler des Juifs et des Arabes venus à la fois d'Israël et de France. C'est le moment que choisit pourtant Émile Shoufani, connu en France comme le "curé de Nazareth"1, pour débarquer à Paris et lancer un appel au dialogue. Un appel, qui plus est, où il ose s'attaquer au tabous des tabous, à cette éternelle pomme de discorde entre Juifs et Arabes : la Shoah. Les premiers accusent le monde arabo-musulman de faire bon accueil aux négationnistes européens, Garaudy et compagnie, et de reprendre à son compte, en diabolisant Israël, une vieille rhétorique antisémite qui n'a officiellement plus droit de cité en Europe. Les seconds considèrent que les Palestiniens ont été en 1948 "les victimes des victimes" du génocide, et crient à la récupération par la "propagande sioniste" d'un crime dont les Arabes sont innocents. Pas de sujet plus miné que celui-là ! Justement, rétorque Shoufani, "il est grand temps de commencer ensemble ce travail de partage de la mémoire, sans lequel aucun partage de l'avenir, aucune compréhension mutuelle ne pourront voir le jour". Et pour aller jusqu'au bout de son utopie, ce citoyen arabe d'Israël tient absolument à ce que l'événement en question soit d'initiative arabe : "J'appelle mes frères arabes, écrit-il dans son appel, à se joindre à moi pour accomplir ensemble un geste fort, gratuit et résolument audacieux. Sur le lieu qui incarne l'atrocité du génocide, à Auschwitz-Birkenau, nous ferons acte de fraternité envers les millions de victimes, nous proclamerons notre solidarité avec leurs fils et leurs filles juifs, nous témoignerons de notre empathie pour cette souffrance indescriptible. Cet acte de mémoire signifiera notre refus radical d'une telle inhumanité, il témoignera de notre capacité à comprendre la blessure de l'autre". Un projet qui semblait impensable. Pour beaucoup, en ce dix-huit décembre 2002, lorsque Émile Shoufani s'exprime ainsi devant un parterre de journalistes dans un restaurant parisien, l'affaire est entendue : avec son regard clair, sa voix chaude et sa langue qui n'est pas de bois, ce curé-là a certes du charisme, sa sincérité n'est pas en cause, et il paraît même avoir une bonne connaissance du terrain proche-oriental. Mais son projet est tout simplement impensable. Voire ambigu. Du côté juif, on peut se demander si, en accompagnant ainsi des Arabes à Auschwitz, on ne va pas leur livrer un peu trop facilement une sorte de certificat de non-antisémitisme, qui leur permettra ensuite de surenchérir impunément dans leur critique radicale d'Israël, toujours à la limite de la haine raciste. Un tel geste, en outre, ne risque-t-il pas d'induire l'idée que la légitimité de l'État hébreu n'est liée qu'à la Shoah, alors que le projet sioniste est né plus d'un demi-siècle avant sa fondation ? Du côté arabe, les réserves sont diamétralement symétriques : n'y a-t-il pas quelque chose d'indécent à aller se recueillir à Auschwitz au moment où Sharon écrase les villes palestiniennes ? Reconnaître la souffrance passée du monde juif alors même qu'il semble se liguer partout dans le monde pour soutenir un gouvernement si brutal et si méprisant pour les Arabes, cela ne relève-t-il pas d'une coupable naïveté, si ce n'est d'une trahison ? Les objections, de part et d'autre, sont si nombreuses et si enracinées dans la sensibilité profonde de chaque communauté que la chose, à vrai dire, paraît bien mal partie. Mais l'homme de Nazareth, qui attendra que se termine la campagne électorale en Israël pour y lancer le même appel au début de février 2003, a plus d'un tour dans sa besace évangélique. Sa foi en l'homme lui a déjà fait soulever des montagnes de méfiance inter-communautaires - entre musulmans, druzes et chrétiens tout d'abord, puis entre Juifs et Arabes. Et ses combats pacifiques depuis plus de vingt ans l'ont rendu réellement crédible aux yeux des uns et des autres. Pour les Juifs français et israéliens, il est ce directeur d'école arabe qui a lancé, il y a une quinzaine d'années, un programme d'échanges entre élèves et professeurs avec une école juive de Jérusalem - ce qui lui a valu cette année le Prix de l'Éducation pour la Paix de l'UNESCO. Il est aussi l'un des très rares Arabes à avoir une conscience si aiguë de ce que représente la Shoah, depuis qu'une visite à Dachau dans les années soixante, alors qu'il faisait ses études de théologie en France, a bouleversé sa relation au peuple juif - il en était ressorti suffoquant, ébranlé, marqué pour la vie. Pour les Arabes aussi Shoufani est un homme de confiance, et cet élément va changer toute la donne, faire de son utopie un événement unique et bien réel. Né en 1947, un an avant ce que les Palestiniens appellent la nakba (la "catastrophe"), il est représentatif de ce petit peuple des villages meurtri et décimé par la guerre de 1948. A l'époque, les habitants de son village Eilaboun, près de Nazareth, furent refoulés à marche forcée vers le Liban, et son oncle, alors âgé de dix-sept ans, fut fusillé par les soldats israéliens avec d'autres otages, tandis que son grand-père était assassiné froidement sur le bord du chemin. Tous deux étaient civils non armés, et le jeune Shoufani aurait eu toutes les raisons du monde d'entrer en détestation d'Israël, si sa grand-mère Fadwa - revenue clandestinement au village - ne lui avait toujours enseigné l'esprit de pardon et de compassion. Revenu au pays après de longues études en France, celui qui est devenu le "curé de Nazareth" est par principe un non-violent, mais il est demeuré un authentique patriote arabe. Il ne mâche pas ses mots pour critiquer la politique de Sharon, ni même les atermoiements de Barak et des gouvernements de gauche2. S'il ose dire tout haut ce que beaucoup d'Arabes israéliens pensent tout bas - à savoir que sa solidarité avec les Palestiniens des Territoires ne l'empêche pas de se sentir pleinement citoyen d'Israël - il lutte chaque jour pour l'égalité des droits, et surtout pour l'égalité concrète des chances, dans un pays où la minorité arabe est encore défavorisée, voire méprisée. De plus, prêtre melkite (grec-catholique) dans un monde palestinien à majorité musulmane, il ne réagit pas à cette situation minoritaire comme le font beaucoup de chrétiens orientaux : il clame au contraire bien haut sa fierté d'appartenir à l'univers culturel de l'islam. Dans ses prières en arabe, Dieu se dit "Allah", et tous les ans, à Noël, il mène une procession en l'honneur de Jésus et de Marie avec à ses côtés les chefs religieux musulmans. Tenter de dissoudre la peur C'est cette sensibilité à la fois combative et non-violente qui va lui faire remporter son pari insensé. Seul un homme se disant et se vivant comme n'étant "ni pour (les uns), ni contre (les autres), mais toujours avec (chacun)" était capable de tenir la gageure. Gageure, en effet, que d'expliquer aux musulmans, dans les banlieues de France et aux quatre coins d'Israël, qu'il leur appartient de répondre à la peur qui s'est emparée du monde juif. "Peur, les Juifs ?! Mais de quoi auraient-ils peur, ce sont eux qui écrasent nos frères avec l'une des armées les plus puissantes du monde!", s'entend-il rétorquer. Gageure, alors, que de répéter sans cesse : " Le peuple qui aujourd'hui semble le plus fort est paradoxalement convaincu, de par son vécu séculaire, de par son expérience de la Shoah, qu'il a à craindre pour son existence même. Et cette conviction, quoi que nous en pensions, est une réalité incontournable. Il nous faut y répondre, tenter de la dissoudre par un geste sans précédent". Gageure encore que d'expliquer dans des assemblées juives, à Paris, à Marseille, à Tel Aviv, à Jérusalem : "Comprenez que pour l'immense majorité du monde arabe et musulman, le conflit qui nous déchire n'est absolument pas d'ordre religieux, ni encore moins racial. Les Arabes ne sont pas les continuateurs de ceux qui voulurent jadis faire disparaître les Juifs en tant que Juifs. Héritiers comme vous de la foi d'Abraham, ils sont comme vous porteurs de valeurs lumineuses, d'un universalisme que nous voulons réaffirmer avec vous, précisément sur le lieu où l'on a voulu tuer les idées d'universel et d'humanité". Lorsqu'il annonce publiquement son projet, fin 2002, il y a déjà des mois que Shoufani rencontre ainsi quotidiennement, dans les deux pays, des imams, des rabbins, des intellectuels juifs et musulmans, des étudiants, des scouts, et une multitude de croyants "de base" dans les deux communautés... Et même des non-croyants d'origine juive ou arabe, car ce curé paradoxal (qui refuse tout signe religieux ostentatoire dans son école chrétienne accueillant un tiers de musulmans, où les élèves portent tous la blouse réglementaire), a décidé que ce voyage ne serait pas un pèlerinage, que cet événement se situerait au-delà du religieux, et même de l'inter-religieux. L'humain, tout l'humain, rien que l'humain, voilà le champ de son action. qui se veut un détour, un " pas de côté " par rapport au domaine politique, aux négociations inter-communautaires ou internationales, pour rétablir les conditions du dialogue. Il part du principe que ce détour lui-même est un acte politique. " Si nous sommes incapables de nous entendre autour d'une table de négociations, répète-t-il, il est urgent de changer de table, assoyons-nous ailleurs pour parler de nous-mêmes, de ce qui nous fonde dans nos peurs et dans nos espérances. Nous ne pourrons revenir utilement à la première table que lorsque les conditions d'un vrai dialogue seront rétablies ". Jamais la langue arabe n'avait résonné à Auschwitz Et petit à petit - mais non sans mal -, le message passe. On pressent que le rêve pourrait peut-être devenir réalité. En France, des rabbins déclarent soutenir le projet, comme Daniel Fahri, Philippe Haddad, Gilles Bernheim, Rivon Krygier, des religieux musulmans, comme le Cheikh Bentounès ou Tareq Oubrou, l'imam de Bordeaux. Des intellectuels s'engagent aussi, comme Mohammed Arkoun, Abdelwahab Meddeb, Abdellatif Laâbi, Salah Stétié, Rachid Benzine du côté arabe, ou Théo Klein, Catherine Chalier, Gérard Israël, Henri Atlan, George Steiner, Victor Malka, Méïr Waintrater du côté juif, auxquels s'ajoutent des Jean Lacouture, Jacques Duquesne, Jean-Claude Guillebaud, Paul Ricoeur, Paul Thibaud... La liste s'allonge tous les jours, mais la vraie réussite réside dans tous ces volontaires qui se préparent à partir ensemble, dont beaucoup de jeunes de l'Union des Étudiants juifs de France, des Eclaireurs israélites, des Scouts musulmans de France et autres organismes qui ne sont d'ailleurs que des courroies de transmission du message, chaque participant ne représentant que lui-même. Tout ce monde, dont la plupart a d'abord exprimé maintes réticences avant de les surmonter au cours de dizaines de réunions, se retrouve pendant trois jours, début mai, pour s'informer avec des historiens de la Shoah, et pour dialoguer avec des rescapés. En Israël, l'engagement de centaines d'Arabes israéliens derrière celui qu'ils appellent " Abouna Émile " est une véritable petite révolution culturelle : depuis un demi-siècle, c'est la première fois que cette population, souvent déchirée par sa situation singulière, et récemment ébranlée par les tragiques répercussions de l'Intifada (13 morts à l'automne 2000), prend une initiative en son nom propre pour la paix. L'Autorité palestinienne n'a pas été sollicitée, pour laisser aux Arabes d'Israël leur initiative, mais des contacts sont pris à titre privé (le futur Premier ministre Mahmoud Abbas, dit Abou Mazen, approuvera avec enthousiasme, comme à Paris Leïla Chahid). Et Emile Shoufani, plus fin politique qu'il ne paraît, se rendra même en Jordanie et en Égypte pour désamorcer les éventuelles oppositions et expliquer sa démarche. Au total, ce sont cinq cents personnes qui se retrouvent le 26 mai à Cracovie : deux cents francophones (dont une vingtaine d'étudiants et de professeurs belges de l'université de Louvain-la-Neuve) et trois cents Israéliens. Pour l'essentiel, des Juifs et des Arabes - ce qui est exceptionnel dans ce genre de rencontres, où les chrétiens engagés dans le dialogue inter-religieux forment en général le gros des troupes. On va donc entendre parler arabe à Auschwitz, et c'est précisément ce qu'a voulu Émile Shoufani : tout au long des visites, il ne cessera de traduire lui-même en arabe ses propres paroles et celles des autres. Il aurait pu s'en passer, puisque tous les participants venus de Paris entendent le français, et que tous les Arabes israéliens parlent l'hébreu. Mais il fallait que les accents de cette langue, jamais entendus en ces lieux-là, y résonnent pour dire l'universalité de la question posée aux hommes par la Shoah. Désoccidentalisation de la Shoah Il fallait aussi que la visite des lieux, qui s'étendait sur trois jours (ce qui était en soi exceptionnel), fût centrée non pas sur le camp de concentration d'Auschwitz I et sur son musée, comme c'est le cas habituellement, mais sur Birkenau, ses baraquements, ses fosses et ses chambres à gaz. Ce qui fait l'unicité de la Shoah, en effet - et ce qui pouvait toucher les consciences arabes au-delà de tout ce qu'ils croyaient savoir, au-delà de toute comparaison - ,c'est moins la somme incommensurable de souffrance qu'elle représente que l'expérience inouïe d'une déshumanisation absolue qui aboutit à l'extermination industrielle. Pour expliquer les rouages de l'immense usine productrice de mort, l'un des meilleurs historiens d'Auschwitz, l'Italien Marcello Pezzetti, faisait refaire aux visiteurs le parcours exact des victimes. Méthodologie rigoureuse voulue par Émile Shoufani, conscient de la catastrophe qu'aurait provoqué le moindre "dérapage". Mais d'incident il n'y eut point, pas plus que de "récupération", tellement chacun avait la certitude de vivre un moment historique, dont il se sentait personnellement responsable. Près d'une baraque, un imam et une rescapée pleuraient ensemble de douleur solidaire, ici de jeunes musulmanes voilées et de jeunes Éclaireurs israélites se tenaient par la main en silence, là un grand bédouin d'Israël tenait dans ses bras une militaire de Tsahal, ailleurs de jeunes beurs français écoutaient le témoignage de Shlomo Venezia, l'un des tout derniers survivants des Sonderkommandos. Et lorsque, le dernier jour, sur la rampe centrale de Birkenau, les noms de centaines de victimes furent alternativement prononcés par des voix juives ou arabes, un même frisson de fraternité traversa cette assemblée multiethnique, multinationale et multiconfessionnelle. Le curé de Nazareth a donc rendu possible ce qui, sur le papier, paraissait encore impossible il y a seulement quelques mois. Il en a été loué par tous, à commencer par les participants revenus profondément bouleversés, et par Simone Veil qui l'avait soutenu dès le début avec la Fondation pour la Mémoire de la Shoah qu'elle préside. Mais au-delà de ce succès, au-delà des groupes de rencontres judéo-arabes qui se constituent en France et en Israël à partir de cet événement, celui-ci marque une étape majeure dans l'histoire de la mémoire. Un changement de perspective, que Paul Thibaud, ancien directeur d'Esprit et président de l'Amitié judéo-chrétienne de France définissait ainsi à son retour : " le changement est d'abord spatial et culturel : ce qui était vu comme une affaire occidentale, essentiellement judéo-chrétienne, prend signification pour d'autres. Mais ce désenclavement, cette extension du champ de la signification, impliquent un changement dans la nature de la signification, une nouvelle réflexion sur le crime et sur la manière dont la conscience collective ne cesse de protester contre lui... La désoccidentalisation de la Shoah ne peut réussir que dans l'espérance d'une communauté éthique réunissant toute l'humanité selon une formule ancienne : tu aimeras ton prochain comme toi-même.... Affirmer la signification universelle de la Shoah n'est pas affaire de commémorations mais de créativité collective... La mondialisation qui est notre condition actuelle - et dont cette confluence inédite à Auschwitz fut une illustration - semble exiger de notre conscience collective un approfondissement dont la Shoah serait la pierre de touche, le critère. Serons-nous capables d'ambition morale, au lieu de nous répéter, en maudissant les nazis, qu'au moins ils étaient pires que nous ? Dans un monde uni par le commerce et l'information, mais perclus d'inégalités, de défiances, de ressentiments, hanté par le mal, saurons-nous comprendre que l'acharnement des nazis visait l'éthique qui nous fait défaut ?"3 * Éditeur, Jean Mouttapa est notamment l'auteur de Religions en dialogue, Albin Michel, 1996. Son livre Un Arabe face à Auschwitz paraîtra en avril chez Albin Michel.