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Lettre de Jean Mouttapa

Mémoire pour la paix
contact@mémoirepourlapaix.com
BP 40022 94311 Orly Cedex

Paris, le 25 février 2005

 

Chers amis,
Chers sympathisants,
Chers adhérents,

 

A l'heure où l'on commémore le 60e anniversaire de la libération des camps de la mort nazis, nombreux sont ceux qui se souviendront, en Israël, en France, en Belgique et ailleurs, du voyage judéo-arabe de mai 2003 à Auschwitz - qu'ils y aient participé, qu'ils l'aient soutenu en son temps, ou qu'ils en aient pris connaissance a posteriori, avec le sentiment que cet événement les engageait à une démarche. Récemment, Madame Simone Veil a cité en exemple à plusieurs reprises (dans les émissions de Josy Eisenberg, de Jean-Pierre Elkabach…) l'initiative du père Emile Shoufani , qui restera pour beaucoup le signe que la Mémoire de la Shoah est une question d'ordre universel, et qu'elle peut être une occasion de vrai partage entre personnes d'origines différentes.

Le contexte, on le sait, a changé depuis notre voyage à Auschwitz. Il a changé d'abord au Proche-Orient, où quelques lueurs d'espérance sont apparues ces derniers mois (rappelons à ce propos que Mahmoud Abbas, alias Abou Mazen, le nouveau président de l'Autorité palestinienne, avait soutenu fermement l'initiative d'Emile Shoufani en 2003, et qu'il avait suivi de près sa préparation au cours d'une dizaine de réunions avec le curé de Nazareth ou avec ses émissaires arabes, comme je le raconte dans mon livre.

Le contexte a changé aussi en France et en Belgique, où l'on a vu naître plusieurs initiatives pour le dialogue citoyen. Il faut se réjouir de la rencontre du 21 novembre dernier à la Cité des Sciences de la Villette (organisée par notre ami le rabbin Michel Serfaty, et où étaient présents le Cheikh Bentounès, l'imam Tareq Oubrou, Salah Stétié…), rencontre qui a vu naître l'Amitié Judéo-Musulmane de France (note 1). Quelques semaines plus tard avait lieu à Bruxelles une grande rencontre entre imams et rabbins. A côté de ces initiatives proprement inter-religieuses, d'autres voient le jour qui se situent en dehors de toute référence religieuse ou politique, comme celle de " Parler en paix " qui organise à Paris des cours parallèles d'hébreu et d'arabe, pour que chacun puisse s'initier à la langue de l'autre (note 2).

Chaque fois que nous le pouvons, nous favorisons ces initiatives en mettant en relation les personnes et les réseaux - sans que ces interventions amicales n'engagent " Mémoire pour la Paix " en tant que telle. Mais celle qui nous semble la plus proche de notre association, et que nous pouvons recommander à tous ceux d'entre vous qui agissent dans l'Education, a pour nom COEXIST.

COEXIST, un programme éducatif

Si ce nouveau programme d'intervention dans les collèges nous est si proche, c'est d'abord parce qu'il est un peu " l'enfant " de Mémoire pour la Paix : c'est en effet au cours de notre voyage à Auschwitz que les responsables de l'UEJF (Union des Etudiants Juifs de France) et ceux de Convergence se sont rencontrés et ont eu l'idée de travailler ensemble. Leur initiative, aujourd'hui, est marquée par l'esprit de ce grand moment de rencontre, qu'elle contribue à faire vivre.

Le réseau national des Clubs Convergences, né en 2002, est représentatif de cette nouvelle génération de Français issus de l'immigration maghrébine et africaine qui ont accédé à la classe moyenne, parfois avec de remarquables réussites professionnelles, et qui affirment fièrement leur attachement aux valeurs de la République. Ces Clubs, actuellement répartis sur dix régions, promeuvent l'interculturalité et luttent contre toutes les formes d'exclusion.

Quant à l'UEJF, créée il y a soixante ans, forte de 15 000 membres, très présente dans les universités parisiennes et celles des grandes villes de province, elle n'est pas seulement un syndicat et une association communautaire : co-fondatrice de SOS Racisme en 1984, elle s'engage dans des campagnes de mobilisation contre la xénophobie et pour un civisme de tolérance.

Ensemble, donc, les deux associations ont fondé COEXIST, un programme éducatif destiné à faire travailler les élèves sur les stéréotypes, souvent à la base du racisme et de l'antisémitisme. COEXIST est patronné par le Ministère de l'Education Nationale et soutenu par le FASILD. Des médiateurs, issus des deux associations, ont été formés pour intervenir ensemble dans des classes de quatrième et de troisième. N'hésitez pas à prendre contact pour des interventions dans les établissements scolaires (note 3).

Une école pour la paix

Quant aux projets propres de " Mémoire pour la Paix ", ils ont été quelque peu ralentis durant le second semestre de 2004 par l'absence relative d'Emile Shoufani : outre les ennuis de santé qui l'ont immobilisé durant une partie de l'été, il a été retenu à Nazareth par les responsabilités croissantes qu'il a été amené à prendre dans la vie du diocèse melkite de Nazareth-Haïfa (il en a été d'ailleurs nommé récemment le vicaire général), et aussi par la gestion de l'école.

Quelques informations sur les activités de l'école Almutran de Nazareth, qui reflètent le travail incessant du père Shoufani en faveur du dialogue.

Depuis l'an 2000, un programme d'éducation musicale a été mis en place, qui s'est particulièrement renforcé cette année. Les professeurs de musique qui initient les jeunes Arabes chrétiens et musulmans sont tous juifs, issus du Kibboutz Mizrah. Des jeunes élèves ont participé, en Octobre dernier, à une tournée du chœur de ce kibboutz aux Etats-Unis, tournée au cours de laquelle plusieurs récitals ont été donnés en commun avec le chœur palestinien de Naplouse, dans des synagogues, des mosquées et des églises. Evidemment, ces rencontres par la musiques intéressent beaucoup la Fondation Birenbaum.

En octobre encore, 150 élèves et professeurs de l'école juive Lyada de Jérusalem ont été reçus pendant deux jours à l'école Almutran, et ont été accueillis pour la nuit dans les familles arabes. Après de nombreuses difficultés, ces échanges avec partage de vie, qu'Emile Shoufani avait lancées il y a quinze ans, ont repris toute leur vigueur.
Le mois de Ramadan a été aussi l'occasion de rencontres, autour de l'observatoire astronomique qui a été conçu en collaboration avec des experts juifs, et qui attire maintenant des visiteurs venus de tout le pays. Le travail et les cours se font en commun entre chrétiens et musulmans, et le programme de Noël intitulé " L'Etoile de Bethléem " a eu, comme l'an passé, beaucoup de succès.

Malgré les difficultés économiques (note 4), donc, l'enseignement prodigué aux élèves arabes est de plus en plus riche, et inclut plus que jamais une éducation à la paix. C'est ce qui a valu à l'école le Prix de l'Education 2004/2005, remis en janvier par le Président de l'Etat, lequel avait déjà attribué à Emile Shoufani l'an passé le Prix de la Tolérance.


Rencontres et témoignages

Avec ces responsabilités éducatives qui s'ajoutent à des charges ecclésiales plus importantes, et avec la continuation des rencontres organisées par notre association-sœur en Israël - la dernière en date ayant réuni des Arabes et des membres du Bnei Brit - Emile Shoufani n'a pu s'absenter que deux fois de Nazareth : la première, destinée à recueillir des fonds pour son école, a eu lieu en septembre en Suisse (suivie d'une intervention à la conférence sur le dialogue interreligieux organisée par la communauté Sant Egidio de Milan) ; la deuxième a eu lieu en décembre pour intervenir, aux côtés du Professeur Mohammed Arkoun et de Rachid Benzine, au XXXXe Colloque des Intellectuels Juifs à Paris (note 5), sur le thème " Penser et bâtir la paix au Proche-Orient ". C'était la première fois que des personnalités arabes musulmanes et chrétienne participaient à cette manifestation annuelle. Le père Emile a ensuite donné des conférences à Bruxelles et Louvain la Neuve.

Nos projets de " laboratoires de la paix ", évoqués dans mon précédent courrier, ont donc pris quelques mois de retards. Pour mettre sur pied ces séminaires d'un nouveau type, nous disposons de beaucoup d'atouts, dont le premier est certainement le désir réel de certaines collectivités locales pour accueillir de telles rencontres. Mais nous avons décidé que leur préparation effective, si nous voulions ré-inventer des événements aussi originaux que le fut notre voyage, ne pourrait commencer qu'avec une présence plus régulière du père Shoufani en France, d'ici quelques mois.


En attendant, de nombreuses rencontres-témoignages ont encore eu lieu jusqu'à la fin 2004, autour des enseignements du voyage de 2003, et du récit que j'en ai fait dans Un Arabe face à Auschwitz. La mémoire partagée (Albin Michel). Elles ont souvent contribué à toucher un nouveau public de jeunes issus de l'immigration. Ainsi, à Toulouse, où nous intervenions avec notre amie rescapée d'Auschwitz Ida Grinspan, l'accueil des responsables du réseau Tecknikollectif, des animateurs du quartier Bagatelle, et des Scouts musulmans de France, fut un modèle d'hospitalité fraternelle. Ainsi également à Nantes, où j'intervenais aux côtés de l'imam Tareq Oubrou et de Charaffedine Muslim (tous deux participants au voyage) dans le cadre de la manifestation communautaire Ramadania.

Ces deux exemples sont particulièrement significatifs, puisqu'ils se situaient dans le cadre d'événements consacrés essentiellement à la mémoire de l'immigration. Alors que les organisateurs auraient pu se limiter à évoquer la mémoire des cultures maghrébines et africaines, celle de la guerre d'Algérie, de la colonisation ou la condition des premiers travailleurs immigrés, ils ont tenu, dans les deux cas, à introduire un autre thème : celui de la Shoah et de l'antisémitisme, qui n'est pas un thème seulement juif et historique, mais une question universelle et bien actuelle. Au-delà du supposé conflit des mémoires communautaires, au-delà de ce qu'il est convenu d'appeler la " concurrence des victimes ", il a été ainsi montré qu'un échange réel peut exister, qui engage à une démarche de citoyenneté et de fraternité.

Notre dernière rencontre a eu lieu, le 25 janvier dernier, à la synagogue libérale du MJLF à Paris. Nous y avons entendu notamment le témoignage de Laurent Klein et de Mehrézia Labidi-Maïza , respectivement directeur d'école publique et représentante de parents d'élèves, qui vivent une étonnante expérience de dialogue dont ils ont rendu compte dans leur livre Abraham, réveille toi ! Ils sont devenus fous ! (ed. de l'Atelier). Les responsables de COEXIST nous ont aussi exposé le programme éducatif que j'ai évoqué plus haut.

Rencontres à Rennes

Dans un avenir prochain, le programme le plus important se concentre autour de Rennes, où une association " Vivre en Paix ensemble " s'est constituée à partir d'un groupe de participants à notre voyage de 2003, association dont notre amie Magda Hollander Lafon, rescapée d'Auschwitz, est la présidente d'honneur.

Tout d'abord, du 21 au 24 janvier, Magda partira en Allemagne avec des historiens, sur les traces des quelque 1700 déportées d'origine hongroise (comme elle) venues de Birkenau pour construire une piste d'atterrissage allemande, sous laquelle elle avaient laissé des messages dans des boîtes de conserves et des bouteilles. Elle sera suivie dans ce voyage et dans ses actions de témoignage en milieu scolaire par FR3 Rennes.
Emile Shoufani et Ruth Bar Shalev (principale organisatrice israélienne de notre voyage de 2003) seront présents à partir du 6 avril, et reçus par le maire de Rennes Edmond Hervé en compagnie de Miguel Angel Estrella, ambassadeur d'Argentine auprès de l'UNESCO. Des rencontres auront lieu à la synagogue (le vendredi soir), au centre culturel islamique (le samedi matin), dans des maisons de quartier, écoles, paroisses, etc. Ce programme riche est l'illustration du dynamisme de nos amis rennais, autour de la lumineuse Magda qui a témoigné, à ce jour devant plus de 30 000 enfants de primaire et de secondaire (note 6).

Pour avoir le programme et contacter les responsables, vous pouvez passer par notre intermédiaire en mail : contact@memoirepourlapaix.com
Nous profiterons peut-être de la présence en France d'Emile Shoufani pour faire sur Paris une réunion en comité restreint le lundi 11 avril afin d'envisager l'avenir de notre association, et la perspective de " laboratoires de la paix ". Que les personnes intéressées par cette éventualité nous le fassent savoir par mail.


Des musulmans au Yom Hashoah


Emile Shoufani devrait revenir à Paris (sous réserve) durant la semaine de l'Ascension, et participer notamment à la journée du Yom Hashoah, qui aura lieu le jeudi 5 mai.
Le Mouvement Juif Libéral de France et le rabbin Daniel Farhi, qui organisent tous les ans une lecture des noms des victimes de la Shoah à l'emplacement du tristement célèbre Vel'd'Hiv', nous ont demandé d'organiser une délégation musulmane à cet événement. Emile Shoufani, Rachid Benzine et moi-même y avaient participé l'an passé (en présence pour la première fois d'amis musulmans), mais cette année, pour le 60e anniversaire de la libération des camps, c'est une importante délégation à qui il serait demandé de participer à la lecture des noms d'un convoi. Le lien avec le geste que nous avions fait sur la rampe de Birkenau en 2003 est évident : des voix arabes et musulmanes pour dire les noms de victimes juives, parce qu'à travers celles-ci c'est l'humanité en tant que telle que l'on a voulu assassiner.

Une délégation chrétienne est aussi prévue. Toutes deux devraient être accueillies officiellement dans l'après-midi, sûrement avec la visite du nouveau Mémorial qui a été récemment inauguré à Paris. A noter aussi que deux enfants musulmans et deux enfants chrétiens (environ douze ans) devraient participer avec d'autres à la lecture des noms.

Les personnes volontaires pour une participation ou celle de leurs enfants peuvent nous contacter très rapidement (la cérémonie n'a lieu strictement que sur invitations).
Nous ne savons pas encore vraiment si Emile Shoufani sera alors des nôtres. Mais si c'est le cas, nous organiserons une réunion comme celle du 11 avril.


Une dernière précision, d'ordre financier : votre générosité (note 7), en réponse à nos appels à l'aide de l'an passé pour combler le " trou " important laissé par le voyage de 2003, a été telle que nous sommes non seulement revenus à l'équilibre budgétaire, mais avons été capables d'envoyer un chèque de 5000 € à notre association sœur en Israël, pour contribuer à l'organisation d'échanges judéo-arabes.
Nos finances étant saines à ce jour, nous reportons l'appel à cotisations de quelques mois… et invitons ceux qui le peuvent, s'ils le désirent, à aider l'école arabe d'Emile Shoufani (cf. note 4) dans ses programmes musicaux et astronomique.

Recevez, chers amis, l'expression de nos sentiments les plus fraternels.
Salam, Shalom.


Jean Mouttapa
Vice-président

 

NOTES :

1. Renseignements au CEDER, 1 rue Jean Moulin 91130 Ris-Orangis, e-mail michel.serfaty@wanadoo.fr

2. Renseignements contact@parlerenpaix.org ou le site www.parlerenpaix.org

3. Renseignements et demandes d'interventions : COEXIST 26 rue de Navarin 75009 Paris. Tel 01 55 07 58 18 Fax 01 55 07 80 50 E-mail coexist@uejf.org

4. Il est possible d'aider ces programmes de musique et d'astronomie (50 € par élève) en envoyant directement des chèques (barrés) à l'ordre de " Ecole Saint Joseph " à l'adresse suivante : Ecole Saint Joseph BP 99 Nazareth 16000 Israël.

5. Les Actes de ce Colloque seront disponibles en librairies à l'automne prochain (ed. Albin Michel)

6. Magda Hollander Lafon interviendra aussi le lundi 14 mars à 20h30 au Centre diocésain de Rouen, 41 route de Neuchâtel. Renseignements : 02 35 70 64 64 ou accueil@espacedumoineau.com

7. Les reçus fiscaux ont été envoyés. Les donateurs qui auraient été oubliés peuvent se manifester par mail, il leur sera répondu rapidement.

Paris, le 25 février 2005