
" VEILLER TOUJOURS EN ATTENDANT L'AURORE... "
- L'idée que vous puissiez mourir sans voir la paix régner dans la région vous vient-elle parfois ? - Depuis le début de cette année 2002, cela m'arrive, oui. Nous sommes en train de nous éloigner de cette solution du conflit qui nous avait semblé si proche. Nous tenions la colombe entre nos mains et elle s'est envolée. Je ne veux pas croire que je ne verrai jamais cette aurore de la paix, mais je suis bien obligé de constater que nous sommes dans la nuit la plus noire. L'essentiel, pour moi, a toujours moins résidé dans le contenu de telle ou telle solution que dans le fait que nous les cherchions ensemble, en développant un langage commun pour se comprendre. La seule chose à faire est de continuer à veiller dans la nuit, à créer quelques îlots de bonne volonté ici et là, qui seront comme de petites lumières dans l'obscurité...
Comme un veilleur attend la paix, entretiens avec Hubert Prolongeau, Albin Michel, 2002
" J'en ai fait l'expérience personnelle : la prise de conscience profonde de ce qu'a été la Shoah empêche définitivement, radicalement, sans aucune ambiguïté possible, de reporter sur " les juifs " les fantasmes colportés par l'antisémitisme classique. Ma visite à Dachau m'a immunisé à vie contre tout esprit de diffamation, et même dans mes pires colères contre les dirigeants israéliens, je ne peux me laisser aller à la moindre allusion de ce genre, c'est physiquement impossible. C'est pourquoi j'emmène moi-même chaque année les enfants de notre école arabe de Nazareth à Yad Vashem, le mémorial de la Shoah, car je suis animé de cette certitude qu'on ne peut comprendre les Juifs aujourd'hui sans s'être plongé dans la relecture forcément vertigineuse de cette partie de leur histoire. Je pense même aller plus loin, car je sais que se rendre " sur place ", sur les lieux où a été commise l'extermination, est tout autre chose que de s'informer de loin. J'ai l'idée d'organiser, peut-être encore avec l'école juive d'Hana Levittee, un voyage à Auschwitz pour de jeunes arabes chrétiens et musulmans d'ici. Je voudrais aussi proposer à des adultes, y compris musulmans, de venir avec nous... et pourquoi pas des Français d'origine juive et arabe ? C'est un grand projet, je suis sûr que ce serait là une action commune d'une puissance symbolique considérable. Je l'ai dit, nous autres arabes sommes restés étrangers à cette persécution génocidaire, elle n'a jamais correspondu à nos catégories mentales. Mais précisément pour cette raison, nous en sommes restés souvent ignorants. Il est temps de commencer ce travail de fond, qui permettra à beaucoup de prendre la mesure du traumatisme vécu par le monde juif. Pourquoi de telles actions ne se mènent-elles pas en France avec ceux que vous appelez les beurs ? Il existe en France deux fortes communautés, juive et arabe, ce pourrait être une occasion de travailler concrètement pour la paix : pour la paix civile en France et pour la paix au Proche-Orient. Je crois beaucoup au rôle d'intermédiaire et de conciliateur, de creuset du dialogue que pourraient tenir non seulement la France au sens diplomatique, mais la population française dans sa diversité. Beaucoup d'Israéliens sont francophones, surtout parmi les juifs mais aussi chez les arabes, il y a là un potentiel important... "
Comme un veilleur attend la paix, Hubert Prolongeau
" L'Evangile me dit qu'il existe un lieu en l'homme qui lui permet d'entendre la souffrance de l'autre - le Dieu de Miséricorde de l'islam et l'éthique du dialogue du judaïsme ne disent pas autre chose - et que nous sommes responsables, tous ensemble, de faire émerger cet espace. Voilà exactement où se situe le combat d'Emile Shoufani depuis une vingtaine d'années, et voilà ce qui l'a amené à lancer récemment cette initiative d'un double voyage à Auschwitz, à partir de la France et d'Israël, avec des juifs et des arabes. Pour moi, participer activement à cette initiative inouïe consistera à tout mettre en œuvre pour sa réalisation concrète et son retentissement international, mais aussi à faire en sorte que soit respecté de bout en bout l'esprit de cette démarche. Car l'équilibre parfait dans lequel se tient Emile Shoufani entre ses frères de cœur juifs et ses frères de sang arabes a quelque chose d'unique : il ne relève pas de je ne sais quelle prudence subtilement calculée, il s'enracine au contraire dans l'audace, dans une foi totale en l'humanité de l'homme, à partir du moment où l'on a touché au point névralgique qui le fait habituellement réagir à la peur par la violence. Cette confiance, ce sens du pari qui semble irraisonnable mais qui est en fait la seule sagesse, cet homme l'incarne de tout son être. On sent en lui un humain, faible et trop humain comme nous tous, mais totalement assis dans une confiance au Père universel, seule capable de rendre possible l'impossible. De ce fait, il n'a plus peur de rien, cette confiance devient contagieuse, et contribue à dissoudre cette terreur de l'Autre qui s'est emparée des âmes prises dans les filets horribles de cette guerre. "
Jean Mouttapa, Vice-Président de l'association " Mémoire pour la paix "
L'école saint Joseph.
En 1976, il devient le directeur de l'école saint Joseph dont dépendent 200 élèves répartis en huit classes primaires et secondaires. Les résultats sont extrêmement médiocres, très peu d'élèves obtiennent le baccalauréat. Sur la base de ses mauvais souvenirs personnels - le sentiment de n'avoir pas été écouté, suivi et aimé comme il l'aurait voulu - il s'attache à rénover le corps professoral et à changer totalement la relation maître-élèves. Après deux ans de direction, première révolution, il ouvre l'école aux filles : dès la première année, 150 filles s'inscrivent. L'examen d'entrée est difficile, aussi bien pour les professeurs postulants que pour les élèves. Ces différentes ambitions nécessitent des moyens que l'évêché ne peut pas fournir. Émile va se battre pour obtenir des subventions publiques. Après avoir couru les ministères, fait venir des comités d'examen, il obtient gain de cause : l'école primaire est financée à 50 % par l'Etat israélien. Les résultats de cette politique sont spectaculaires : 95 % de réussite au baccalauréat ; chaque année, 100 gagnent les universités. " L'enseignement et le résultat de cette école font rêver toute mère juive pour ses enfants ", note un journaliste juif. Tous les ans des " semaines palestiniennes " sont organisées portant sur des thèmes divers : la femme palestinienne, la manière de vivre, etc. Le Sinh Beth invite à plusieurs reprises Émile Shoufani à s'expliquer et il reste sur ses positions : réussir l'équilibre entre la fierté de sa culture et l'appartenance à la citoyenneté israélienne. La conviction profonde d'Émile Shoufani repose sur l'incarnation du message christique : l'amour et le respect de son prochain. Il tend la main aux musulmans : l'école leur était déjà ouverte mais Émile, en respectant toutes les fêtes chrétiennes et musulmanes du calendrier, les intègre plus profondément. En 1981, le jour de " l'Aïd-el-Kébir " est l'occasion d'une rencontre entre les deux communautés. Là encore les différentes résistances tombent grâce au dialogue continu. Le parti pris est celui de l'explication : " expliquer sans cesse car le lien entre musulmans et chrétiens doit se construire sur l'idée que nous sommes tous arabes ", souligne Émile Shoufani. Avec Hana Levittee, directrice de l'école secondaire de la faculté hébraïque de Jérusalem, ils décident d'organiser des échanges entre élèves juifs et inversement. Malgré les résistances et les échecs des débuts, les difficultés de continuer pendant la deuxième Intifada, Émile persévère. Il a déjà mis en place depuis longtemps un enseignement de trente heures sur la Shoah, obligatoire en théorie dans toutes les écoles israéliennes. Il emmène ses élèves au grand mémorial de la déportation : Yad Vashem, depuis plus de dix ans.
Emile Shoufani, prêtre melkite à Nazareth.
Émile Shoufani a l'âge de l'Etat d'Israël, il est né le 24 mai 1947, à Nazareth. Il n'a pas deux ans quand le 30 octobre 1948, des soldats occupent le village arabe d'Eilaboun et déportent ses habitants vers le Liban. Son grand-père et son oncle sont abattus avec dix autres civils du village. Sa grand-mère Fadwa se cache avec ses enfants et se réfugie chez des cousins avant de revenir à Eilaboun en 1949. Mais elle n'enseignera jamais la haine à ses petits-enfants, trouvant la force dans le pardon et non dans la rancune. La volonté d'ouverture et de tolérance d'Émile doit beaucoup à cette figure exemplaire. En 1961, à quatorze ans et malgré l'opposition familiale, il rejoint le séminaire saint Joseph de Nazareth. L'éducation est rigoureuse et sévère, et Émile fait rapidement figure de révolté. En 1964, avec d'autres séminaristes, Émile découvre Paris qui le fascine. Ses études se poursuivent d'abord à Morsang-sur-Orge. C'est là que, pour la première fois, Émile est confronté à la méthode " non-directive " sur laquelle l'enseignement de l'école saint Joseph se construira par la suite. C'est lors d'un voyage en Allemagne qu'il achète le livre de Jean-François Stein, Treblinka. Il se rend ensuite à Dachau et commence à remettre en cause l'image qu'il se faisait d'Israël devant l'horreur du nazisme. Il sent qu'il doit revenir en profondeur sur l'histoire des juifs. Il rentre en Israël au bout de sept ans d'études en France pour devenir curé de la paroisse de son enfance, à Eilaboun et de celle d'un village voisin, Maghar. Eilaboun est un village majoritairement melkite, déchiré par des rivalités familiales et religieuses. Émile décide de favoriser les rencontres entre les communautés. Son travail passe par le dialogue, il rend visite à tous, discute, assiste aux différentes fêtes.